« J’ai quitté Greenpeace pour revenir à l’écologie »

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Par Nathalie MP.

Co-fondateur de Greenpeace en 1971, directeur de Greenpeace International et haute figure de la lutte contre la pollution minière, le massacre des bébés phoques ou le nucléaire militaire, Patrick Moore a fini par se trouver en désaccord croissant avec ses collègues écologistes – sur le chlore, le nucléaire… – au point de quitter l’ONG avec fracas en 1986. 

Ayant eu la chance de le rencontrer la semaine dernière lors de son passage en France pour une tournée de conférences, je lui ai proposé de me raconter son aventure Greenpeace ainsi que ses conceptions relatives à ce qu’il appelle « sensible environmentalism » ou écologie raisonnée, par opposition à l’écologie de l’affrontement dans laquelle, selon lui, Greenpeace s’est enfermée par pure idéologie.

Ce sont nos conversations (directes et par email) que j’ai le plaisir de vous rapporter ici. Voici d’abord une petite notice biographique :

Patrick Moore
Principaux repères biographiques

– 1947 : Naissance sur l’île de Vancouver au Canada (Colombie britannique) dans une famille active dans la pêche et l’exploitation du bois.

– 1969 : Licence en biologie de la forêt.

– 1972 : Ph.D (doctorat) multidisciplinaire en écologie et sciences de l’environnement.

– 1971 – 1986 : Co-fondateur de Greenpeace, il préside Greenpeace Canada puis dirige Greenpeace International. Il prend la tête de nombreuses campagnes fameuses de l’ONG.– En 1984, il participe à la création d’une entreprise familiale de salmoniculture sur l’île de Vancouver qu’il préside jusqu’en 1991.

– En 1986, il quitte Greenpeace pour divergence croissante de vue sur de nombreux sujets (Chlore, nucléaire…).

– En 1991, il crée Greenspirit, un cabinet de conseils en environnement durable, changement climatique, biodiversité et écologie auprès de gouvernements et d’entreprises.


Nathalie MP (NMP) :
Bonjour Patrick et merci beaucoup pour cet entretien. Commençons par vos études. Pourquoi la biologie ? Pourquoi un Ph. D. en écologie ?

Patrick Moore (PM) : La relation homme nature a marqué ma vie depuis le début. J’ai grandi à Winter Harbour (photo), un tout petit village canadien de l’île de Vancouver, en pleine nature, au milieu des lacs et des forêts, baigné de pluies et entouré de familles de bûcherons et de pêcheurs. Mes parents étaient eux-mêmes des enfants de pionniers qui s’étaient installés dans cet endroit perdu et sauvage pour y faire leur vie. On ne savait rien de l’écologie, mais on aimait la nature et on avait appris à l’habiter.

« La relation homme nature a marqué ma vie »

La mécanique m’intéressait également – dans le bûcheronnage, c’est important – mais les sciences naturelles m’attiraient encore plus. J’ai donc entrepris des études dans ce domaine, avec la chance de pouvoir bénéficier d’une formation pluridisciplinaire aussi bien en biologie (biochimie, génétique, science des sols, biologie de la forêt..) qu’en écologie pour mon Ph. D., ce qui m’a amené à suivre aussi des cours de droit et des cours d’économie de l’environnement.

NMP : Doit-on comprendre que votre engagement dans Greenpeace découlait ainsi directement de votre attirance pour la nature et de votre formation initiale en écologie et protection de l’environnement ?

PM : Oui, mais pas uniquement. Dans le nom « Greenpeace », il y avait « green » qui faisait effectivement référence à la nature et à l’environnement, mais il y avait aussi « peace » qui signifiait très clairement un engagement en faveur de la paix dans le monde.

À l’époque de mes études, c’est-à-dire à la fin des années 1960 et au début des années 1970, nous étions dans une époque post Hiroshima marquée par la Guerre froide et la guerre du Vietnam. Comme beaucoup d’étudiants d’Amérique du Nord, j’étais moi-même très radicalisé contre la perspective d’une guerre nucléaire totale. En 1971, j’ai rejoint un petit groupe de Vancouver – une vingtaine de personnes au total – qui préparait un voyage de protestation contre les tests américains de la bombe H en Alaska.

« J’apportais une expérience concrète en activisme écologiste. »

De cet épique voyage, auquel j’ai participé, est né Greenpeace. Nous sommes devenus des « Rainbow Warriors », du nom d’une prophétie amérindienne selon laquelle « tous les peuples se rassembleraient pour sauver la Terre de la destruction lorsque le ciel deviendrait noir et les eaux empoisonnées ». Ce sera aussi le nom des bateaux emblématiques de l’activisme de Greenpeace. Les deux fondateurs seniors, Jim Bohlen and Irving Stowe, étaient des Quakers dont les principes directeurs reposaient sur la paix et l’humanisme.

Pour ma part, j’apportais effectivement au groupe une formation scientifique en biologie, mais j’apportais aussi une expérience concrète en activisme écologiste. Au moment où je commençais à réfléchir à mon sujet de thèse, j’ai eu l’opportunité de contrer les affirmations d’une entreprise américaine qui souhaitait obtenir les autorisations nécessaires pour évacuer les déchets d’une mine de cuivre à ciel ouvert dans une crique de l’île de Vancouver.

L’affaire attira l’attention sur moi et sur mon université, on me conseilla de changer de sujet de thèse, mais finalement j’obtins mon Ph. D. pour mes travaux sur « le contrôle de la pollution en Colombie britannique, exemple de l’industrie minière ».

« Le politiquement correct du moment voulait que l’ouest soit l’agresseur. »

NMP : Vous avez occupé des postes importants dans Greenpeace de 1971 à 1986. Que pouvez-vous nous dire des activités de l’association à cette époque ?

PM : Avec le voyage en Alaska, nous avions pris goût à l’activisme anti-nucléaire. Aussi, nous avons rapidement tourné notre regard vers les essais nucléaires français à proximité de l’atoll de Mururoa dans le Pacifique.

À ce propos, vous savez qu’en 1985, les services secrets français couleront notre bateau à quai en Nouvelle-Zélande, faisant un mort parmi les membres de notre expédition.

En 1971, nous aurions pu nous occuper aussi des tests nucléaires chinois ou russes, mais la perspective de finir dans un goulag ne nous tentait guère. De plus, le politiquement correct du moment voulait que l’ouest soit l’agresseur.

Parallèlement aux actions contre les essais nucléaires, contre les mines d’uranium à ciel ouvert et contre les engins militaires nucléaires, Greenpeace a lancé à l’époque des batailles fameuses parmi lesquelles on peut citer la campagne pour sauver les baleines et celle pour interdire le massacre des bébés phoques.

« Nous étions considérés comme des héros »

Après nos actions anti-nucléaires à Mururoa, la campagne pour sauver les baleines (dont la population avait décrû dans des proportions colossales depuis le début de la chasse vers le milieu du XVIIème siècle) nous permit d’acquérir une place de choix dans le cœur de l’opinion publique. Tout le monde aime les baleines.

Au cours de notre premier voyage de protestation, nous avons pu sauver 8 baleines des griffes de pêcheurs russes au large de la Californie et nous sommes revenus avec un film qui fut diffusé partout. Nous étions considérés comme des héros et le monde entier nous acclama. Greenpeace était lancé !

NMP : Effectivement, l’impact médiatique est au coeur de la réussite d’une organisation comme Greenpeace. Voici une photo très célèbre où l’on vous voit lors d’une campagne contre le massacre des bébés phoques. Pouvez-vous nous raconter l’histoire derrière cette photo ?

PM : En lisant un article du National Geographic, nous avions découvert comment les bébés phoques étaient massacrés chaque année par centaines de milliers au Canada.

« Je me suis retrouvé en prison avec une amende de 200 dollars »

Les autorités locales recevaient beaucoup de lettres de protestation et de pétitions, mais rien n’y faisait, et ce massacre durait depuis plus de 200 ans. On a tout de suite eu le sentiment que c’était un nouveau job taillé pour Greenpeace.

Sur cette photo de mars 1977, je suis assis sur un bébé phoque pour le protéger des chasseurs. Des officiers canadiens de la police de la pêche sont en train de m’arrêter car nous n’avions bien évidemment pas les autorisations pour survoler ou approcher à pied les zones de peuplement des phoques.

Il existait en effet une loi dédiée à leur protection, théoriquement pour éviter de les perturber, mais réellement pour que la chasse annuelle se passe sans témoins gênants. Seuls les chasseurs avaient des permis d’approcher.

Finalement, je me suis retrouvé en prison avec une amende de 200 dollars à payer tandis que la photo, spécialement calculée pour cet effet, s’est retrouvée dès le lendemain dans plus de 3 000 titres de presse du monde entier. Nous avions prévu de faire cela car nous pensions que ce serait une bonne image pour toucher les médias et le public. Opération réussie !

NMP : En 1986, vous quittez Greenpeace pour fortes divergences de vue sur de nombreux sujets y compris le nucléaire. Quand et comment avez-vous compris que Greenpeace et vous étiez en train d’évoluer de façon complètement différente sur les nécessités environnementales ?

« J’étais loin de me douter que Greenpeace militerait contre les barrages hydro-électriques »

PM : Mon opposition générale à toute activité nucléaire relevait d’une situation politique très circonstancielle, celle de la Guerre froide et de la guerre du Vietnam.

Mais dès mes débuts à Greenpeace, je savais par mes études et par mon expérience personnelle dans une famille active dans l’exploitation du bois que les arbres étaient une ressource renouvelable abondante. Je savais que l’important n’était pas de se désoler de voir qu’on coupait des arbres pour fabriquer des meubles ou des maisons, mais de replanter derrière. J’étais loin de me douter que je consacrais alors toutes mes forces à bâtir une organisation qui en viendrait à lancer une campagne contre l’exploitation forestière.

De la même façon, j’étais loin de me douter que Greenpeace et d’autres organisations écologistes militeraient contre les barrages hydro-électriques qui produisent une quantité d’énergie renouvelable non négligeable.

« J’ai compris que la fibre humaniste de Greenpeace avait disparu »

Mais de fait, pendant mes 15 ans avec Greenpeace, un changement s’est produit : la motivation initiale qui concernait le bien-être des humains sur la Terre s’est peu à peu transformée en une croyance radicale selon laquelle ce sont les humains qui mettent la planète en danger.

Pour moi, de façon très concrète, le point de rupture est arrivé lorsque mes collègues directeurs de Greenpeace International ont adopté une campagne pour faire interdire le chlore au niveau mondial. Pour eux, le raisonnement était simple : certains composés du chlore tels que la dioxine sont toxiques, donc interdisons le chlore totalement et partout.

Quand je leur ai rappelé que l’addition d’un peu de chlore dans l’eau potable avait constitué l’une des plus grandes avancées de santé publique et que de nombreux médicaments sont basés sur la chimie du chlore, ils ont manifesté une indifférence telle que j’ai compris que la fibre humaniste de Greenpeace avait disparu et qu’il était temps pour moi de partir.

Contre les OGM et le riz doré

Environ dix ans plus tard, les OGM ont commencé à faire leur apparition. En particulier, le riz doré, une variété de riz enrichi en β-carotène, permet de compenser les graves carences en vitamines A qui affectent 250 millions d’enfants dans le monde selon l’OMS. Chaque année, 250 000 à 500 000 deviennent aveugles, la moitié d’entre eux mourant dans les douze mois après la perte de la vue.

Compte-tenu des prétentions humanistes de Greenpeace, on pourrait facilement s’imaginer que l’ONG a soutenu avec enthousiasme cette nouvelle technologie. Il n’en est rien.

Elle a au contraire toujours menacé d’arracher les plants expérimentaux et lance campagne sur campagne pour discréditer le riz doré ainsi que les scientifiques qui travaillent sur le sujet. L’an dernier, 109 Prix Nobel dont 40 en médecine, ont demandé dans une lettre ouverte que Greenpeace cesse ses calomnies sur un produit qui pourrait sauver des milliers de vies chaque année.

Inutile de dire que ce genre d’affrontement écologiste purement idéologique à fort relent d’extrême-gauche et d’anticapitalisme me conforte dans ma décision de départ.

Pour une écologie équilibrée

Le fait que la terreur entretenue à propos des émissions de CO2 (responsable du non moins terrible réchauffement climatique selon les écologistes) s’accompagne de campagnes virulentes contre l’énergie nucléaire (non-émettrice de CO2) constitue une incohérence de plus qui m’éloigne à tout jamais de l’écologie radicale qui prévaut aujourd’hui dans la plupart des ONG environnementales.

NMP : Comment concevez-vous l’action écologique ?

PM : J’ai quitté Greenpeace avec la ferme intention de construire une écologie qui sache trouver un équilibre entre les besoins environnementaux, les besoins économiques et les besoins sociaux. C’est cela, le développement durable.

Aussi, je privilégie une approche consensuelle entre les différentes parties prenantes pour résoudre les problèmes environnementaux qui surgissent plutôt que la confrontation stérile préconisée en général par les ONG de type Greenpeace.

Un écologiste sensé base ses raisonnements sur la science et la logique, pas sur le sensationnalisme, la désinformation et la peur. Et il ne reste pas aveugle aux besoins en nourriture, en énergie et en ressources naturelles de 7 milliards d’hommes pour construire notre civilisation.

Sur le web

Cet article « J’ai quitté Greenpeace pour revenir à l’écologie » est paru initialement sur Contrepoints - Journal libéral d'actualités en ligne

 

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