Fête nationale du 1er août. Rediffusion de quelques discours : Guillaume Tell :La force des symboles

Uli Windisch
Rédacteur en chef
Tell de Hodler

Guillaume Tell. Fête nationale du 1er août: La force des symboles
Première diffusion, 31 juillet 2014. Pas plus tard que hier nous avons signalé qu’à l’occasion de la fête nationale du 1er août, certains médias se faisaient un plaisir d’inviter un historien, un intellectuel, ou autre critique envers la Suisse, entendez de gauche, à ironiser sur cette fête ou sur l’un ou l’autre symbole national. Voilà qui est fait, le lendemain déjà, avec le magazine l’Hebdo du 31 juillet 2014 qui salue la réédition du « Guillaume Tell pour les écoles » de Max Frsich . C’est l’écrivain Bernard Comment qui s’en charge et qui nous dit que ce livre, lors de sa première parution « posait mine de rien une véritable petite bombe dans l’imaginaire suisse » et le qualifie ensuite de « chef-d’oeuvre de littérature et d’intelligence ». La gauche à l’unisson!
Tout le monde à son avis sur Guillaume Tell et c’est inévitable avec ce symbole dont la puissance de signification et l’impact a touché non seulement la Suisse mais pour ainsi dire le monde entier.
Afin d’offrir un autre type d’analyse, nous rediffusons un extrait de notre propre analyse de ce symbole national, devenu même international, car la liberté et la lutte infatigable pour cette dernière, n’est pas réservée à la Suisse. Même si Guillaume Tell se prête comme personne à la caricature, il comporte d’innombrables autres dimensions qui méritent largement d’être mieux connues, même si certains pensent que telle interprétation, très particulière, fortement ironique et moqueuse, comme il se doit, représente « un chef-d’oeuvre de littérature et d’intelligence » !
Première parution, 31 juillet 2013, également à l’occasion du 1er août.
Le symbole national suisse le plus connu est certainement celui de Guillaume Tell. Dans une recherche menée pendant plusieurs années sur les innombrables utilisations de ce symbole de Tell dans tous les domaines sociaux, culturels et politiques (nous possédons de quoi remplir un petit musée avec le matériel récolté à son propos pendant plus de 10 ans et l’avons prêté à plusieurs reprises pour des expositions), nous n’avons pas cherché à prouver, vainement, son existence ou son inexistence historique, mais à comprendre les raisons de son immense et exceptionnel impact, international également.
Le texte ci-dessous ( plus long qu’un article de journal !) est tiré de l’Introduction à notre livre, épuisé depuis longtemps, et qui comprend plus de deux cents illustrations: U. Windischet al. , Tell au quotidien/Tell im Alltag, Ed. M, Zurich, 1988, 248 p.
Le but de cette rediffusion, à l’occasion de la fête nationale du 1er août, constitue une autre manière encore de souligner l’importance, le poids et la force des symboles et mythes dont les sciences humaines et sociales tiennent trop peu compte si ce n’est pour les critiquer ou les « démystifier ». Une grave lacune dans la connaissance de la nature de l’homme et des multiples déterminations de ses comportements.

 

Guillaume Tell au quotidien

« Tell a-t-il existé, oui ou non? Cette sempi­ternelle question n'est pas la nôtre et ne fait pas l'objet de ce livre. Pas de énième et défi­nitif argument pour ou contre son existence. Nous laissons aux historiens le soin de continuer à se disputer sur le sujet.

Pourquoi d'ailleurs cette obsédante question puisque Tell est omniprésent ? En effet, chacun d'entre nous le rencontre en permanence et dans tous les domaines de la vie quotidienne.

C'est la signification et les manifestations de cette omniprésence qui constituent l'objet du voyage que nous allons faire au pays de Tell. Pourquoi est-il partout présent, et comment nous relance-t-il sans cesse ?

Un étonnement cependant à propos de ceux qui se battent autour de la question de son exis­tence devant l'ampleur et la richesse exception­nelles du phénomène Tell, n'est-ce pas faire preuve d'une certaine étroitesse d'esprit que de se cantonner à cette seule question?

Au sujet des doutes sur l'existence de Tell, il faut tout de même rappeler qu'ils ne sont nulle­ment nouveaux ni même récents. Ils sont pour ainsi dire apparus avec la légende elle-même et vont rythmer toutes les époques de l'histoire jus­qu'à nos jours. Il est admis que les premières tra­ces écrites relatives à Tell en Suisse remontent à la seconde moitié du 15e siècle (dans le fameux Livre blanc de Sarnen, autour de 1470). Un chant de Tell (Tellenlied) a été composé vers 1450/1460 déjà et les traces des premiers Jeux de Tell à Altdorf datent de 1512/1513. Cela fera bientôt 500 ans que l'on joue Tell au théâtre.

Il est également admis que la légende de Tell vient d'Europe du Nord et que des versions proches de celle que nous connaissons circulaient en Norvège plusieurs siècles déjà avant son appa­rition en Suisse. Dès le 16e siècle, des savants éta­blissent des ressemblances entre la légende de notre héros et telle version nordique.

Ces précisions, pour rappeler que la race des Tellen-Tôter ne constitue pas une nouvelle espèce humaine née au 20e siècle ou même dans les années 1960-1970. Ce qui caractérise les écrits des années 1960 et suivantes, c'est leur publication dans la grande presse et leur ouver­ture au grand public, alors qu'auparavant le débat était limité aux spécialistes.

Mais contrairement aux travaux du pasteur Uriel Freudenberger, repris en 1760 par Gottlieb Emmanuel de Haller dans un violent pamphlet Guillaume Tell, fable danoise, ces écrits des années 1960 et 1970 n'ont pas été brûlés sur la place publique, même s'ils provoquèrent des remous, voire des tollés.

Revenons à l'omniprésence de Tell. Le héros a, bien sûr, jalonné toute l'histoire suisse. Il s'agit de l'un des thèmes qui ont fait couler le plus d'encre, de peinture, de bronze et bien d'autres matières. Qui ne s'est senti concerné à un moment ou à un autre par LE héros? A part les historiens, écrivains, metteurs en scène, cinéastes, sculpteurs et autres artistes, et les hommes politiques, chacun a eu son mot à dire, surtout depuis le 18e et le 19e siècles. Des mil­lions de spectateurs ont lu ou vu le Tell de Schiller (1804), entendu la version musicale de Rossini (1829), l'ont vu au cinéma, au théâtre, à l'opéra, dans des feuilletons télévisés (l'un a fait fureur en France en 1987 et sera vendu à nombre d'autres pays).

Son histoire est connue dans le monde entier; d'autres pays que le nôtre se sont servis de la légende pour illustrer de manière symbolique le thème de la liberté (les U.S.A., par exemple).

Supprimerons-nous un jour Tell des livres scolaires suisses (quelques fidèles héritiers du positivisme insistent fiévreusement), alors que d'autres pays continueront à s'en servir, pour faire compren­dre, de manière imagée, certaines valeurs humai­nes fondamentales ?

Avant le futur, le présent. A l'heure actuelle, où, quand, comment, dans quels domaines et dans quelles circonstances exactement, et sous quelles formes visuelles surtout, peut-on rencon­trer Tell ?

Que signifie sa présence aujourd'hui ? Cette signification a-t-elle varié au cours de l'histoire? Y a-t-il eu transformation, modification, adapta­tion ?

Constat principal : loin de disparaître dans les poubelles de l'histoire, Tell étend sa présence à des domaines sans cesse nouveaux.

Autre paradoxe : le formidable et exceptionnel impact du symbole de Tell, malgré l'impossibi­lité de prouver empiriquement et matériellement son existence.

N'est-ce pas la preuve du fait qu'un récit ne doit pas être «vrai» pour être efficace, du pouvoir d'un récit de façonner la réalité, et d'une manière plus générale, de l'action des symboles et des mythes sur le comportement des hommes ?

 

A côté des vérités empiriques, l'homme connaît des vérités intérieures, des vérités mora­les. Guillaume Tell continue de signifier certai­nes valeurs fondamentales, et ces significations sont davantage ressenties physiquement et ins­tinctivement qu'appréhendées intellectuelle­ment. Personne n'a besoin d'explications pour comprendre de tels symboles et leurs significa­tions. C'est dans notre âme autant que dans notre cerveau qu'ils déposent leur énergie inex­tinguible. La force d'impact de certains symbo­les, mythes et images nous rappelle que l'homme n'est pas qu'une machine rationnelle séduite par la seule cohérence logique et raison pure. L'homme est sensible à l'imaginaire, au symbolique; il vit aussi d'émotion. Plus générale­ment, chacun d'entre nous est riche d'une vérita­ble capacité symbolique, affective et mythique et cette capacité, même après une longue période d'hibernation, peut être réactivée sans peine. Un mythe, une légende, un symbole n'entre pas en nous et ne nous touche pas de la même manière qu'un raisonnement logique. C'est la raison pour laquelle la volonté de lire ou de comprendre un symbole ou un mythe en fonction de critères purement rationnels, intellectuels et logiques peut devenir appauvrissante. Procéder de la sorte c'est manquer l'essentiel de réalités inaccessibles par cette voie.

Tout le monde sait et sent qu'il existe une dis­tance entre la «vérité» d'un mythe ou d'un récit et la réalité sociale à laquelle il se réfère. Mais les récits, les légendes, les mythes ne peuvent être considérés comme une simple mystification et duperie ou encore comme relevant d'une forme de pensée fausse ou illogique. Ils consti­tuent, au contraire, un moyen complémentaire et très important de compréhension du monde, sur le mode métaphorique et imagé.

 

Tell n'est pas qu'un sujet d'histoire, mais un thème à la fois historique, symbolique, imagi­naire, psychologique, mythique, affectif et émo­tif. En fait, il en va de l'image de l'homme que nous avons, image souvent étroite et restrictive, négligeant ces autres capacités et potentialités logées en nous.

Les représentations visuelles - images, figures, photos, sculptures, reproductions - nous le feront rapidement comprendre: la vue de Tell peut créer de véritables commotions affectives et émotives. Tell joué au théâtre ne laisse que peu de monde indifférent. Tell : un révélateur social privilégié.

La politique a su très tôt utiliser cette charge affective et émotive qu'incarne et symbolise Tell. Tous les courants sociaux, politiques et idéolo­giques, même les plus opposés, ont essayé de le mettre à profit: depuis la Réforme et la Contre Réforme, en passant par le socialisme, le libéralisme, le fascisme, le nazisme, le communisme, jusqu'aux mouvements sociaux et politiques les plus récents.

La publicité n'est pas non plus embarrassée pour les douteurs de Tell. Elle sait qu'avec Tell elle touche et fait mouche, n'en déplaise à certains pieux fidèles. Sa présence dans ce domaine est beaucoup plus récente. Les publicitaires rient sous cape de ceux qui voudraient réduire notre héros au silence. Ils sont les derniers à prétendre que Tell est une illusion, ou d'une efficacité douteuse. Il est vrai qu'ils en retiennent ce qu'ils veulent; ce qu'ils jugent efficace. Mais d'où pro­vient en fait cette efficacité, garantie également dans des domaines autres que la publicité ?

Chaque domaine de la réalité quotidienne procède comme la publicité: il retient l'aspect du héros et de la légende qui lui convient le mieux, qui lui permet de drainer et d'orienter les potentialités de la légende dans son sens. Plus concrè­tement, on sait qu'on touche affectivement et émotionnellement en évoquant Tell ; il reste à sélectionner les aspects les plus directement utiles, puis à les orienter dans le sens des intérêts de tel ou tel groupe ou domaine de la réalité. Rares sont les symboles et les récits qui comportent les avantages de la légende de Tell. Elle est dans toutes les mémoires; elle est à la fois simple, forte, facilement compréhensible et immédiate­ment significative. Personne n'a besoin d'expli­cation pour la comprendre.

Un détour par la légende elle-même est utile afin de préciser le large éventail de ses potentia­lités et de son efficacité. Quels sont les temps forts et les étapes marquantes de la légende ? On retient généralement :

Tell_Tir sur la pomme31.7.13

  • le refus de saluer le chapeau
  • le tir réussi sur la pomme placée sur la tête de l'enfant, et parfois les effusions familiales après le tir
  • le saut de la barque

•  la mort de Gessler au Chemin-Creux.

 

Ces scènes prennent leur véritable élan et pathos dramatiques moyennant quelques préci­sions. Le refus de saluer le chapeau est précédé d'une phase de domination de plus en plus dure, d'exactions de plus en plus scandaleuses et révol­tantes de la part du bailli étranger et de ses sbires. La provocation et le mépris s'ajoutent à une soif de pouvoir mégalomaniaque. Tous ces faits font grandir la révolte et poussent au soulèvement.

Tell, un drame autant psychologique qu'histo­rique avons-nous dit. Certains psychologues et psychanalystes l'ont bien compris; par exemple le docteur Thierry Baumann, disciple de Cari Gustav Jung, dans une série de conférences non publiées, faites notamment à l'Institut C. G. Jung de Zurich, et aimablement mises à disposition. Dans cette optique, sur laquelle nous prenons appui, on convient aisément que Tell renferme une vérité intérieure si forte qu'une confirma­tion par l'histoire est superflue, et l'on se réjouit que notre héros ait survécu aux coups du rationalisme et du positivisme.  Ce qui est dit de Tell correspond d'autre part à ce qu'affirment les acteurs qui tiennent le rôle du héros dans les Jeux de Tell. Ils connaissent on ne peut mieux, certains traits de caractère du héros, à force de se mettre dans sa peau. Pour eux, Tell n'est pas un politicien calculateur, démagogue et phraseur; il est un homme d'action, individualiste et soli­taire. Son action est spontanée et non prémédi­tée. Il agit instinctivement.

Quant à Gessler, il représente une forme de pouvoir beaucoup plus générale, une forme archétypique en quelque sorte; il représente l'hypertrophie d'un pouvoir abstrait, froid et abrupt, coupé de la réalité sociale et humaine concrète, pouvoir qui cherche à faire plier la réa­lité à l'Idée (cela rappelle nombre de formes de pouvoir actuelles).

Tell lui tend même plusieurs perches : la fran­chise des explications à propos de la présence d'une deuxième flèche, par exemple. Rien n'y fait, rien ne peut circonvenir la logique de ce pouvoir absolu, implacable, et que l'on sent pro­gressivement courir à sa perte.

Plusieurs auteurs ont vu en Gessler et Tell une seule et même personne (Robert Walser et Meinrad Inglin en sont). Ce drame légendaire symbo­lise alors le conflit moral en chacun de nous, entre le bien et le mal. Qu'il s'agisse d'une seule et même personne ou non, il est vrai que Tell n'aurait pas de sens sans Gessler et réciproque­ment. L'un ne peut exister sans l'autre. Dans l'analyse de ces deux pôles opposés, retenons encore que Gessler est un étranger (au sens où il ne fait même pas partie de la communauté sur laquelle il veut régner en maître absolu, et où il ne se soucie pas le moins du monde de l'avis des membres de cette collectivité). Gessler est sans terre, sans lien avec la Nature, la matière, la base instinctive de l'inconscient; il méprise les pay­sans, il regarde en haut et de haut (l'ordre, la hiérarchie, l'idée abstraite). Il est célibataire : chez Jung la femme représente la fonction de relation. La femme est médiatrice, véhicule de l'émotion et de l'affectivité.

 

 

Tell symbolise évidemment des qualités dia­métralement opposées à celles de Gessler. Il est à l'aise dans la Nature, dans la montagne: lieu de rencontre entre ciel et terre, où la matière et l'esprit se touchent. Son physique, sa solidité et son calme symbolisent cette force tranquille qui n'intervient que dans les cas limites. Au bruit et à la fureur des Führer, il préfère le silence et la solitude.

La chasse et le tir représentent généralement l'exercice et la précision dans l'examen de cons­cience et dans les décisions morales qui en découlent. Quant au tir sur la pomme, il symbo­lise l'acte de connaissance et la prise de cons­cience morale de l'enjeu. C'est le moment décisif qui ne peut rester sans conséquence.

Tell, c'est aussi le batelier et navigateur exem­plaire, seul capable, lorsque la tempête se déchaîne, de maîtriser la barque. Signification dans le langage symbolique des rêves et des mythes : la mer, l'eau tumultueuse ou non symbolise l'inconscient et Tell, tout en restant en contact avec lui, réussit à le maîtriser. Le bateau symbolise les interventions humaines consolidées en culture. L'épisode du Tell batelier n'a guère été repris et investi. Serait-ce parce que la Suisse connaît davantage la chasse et le tir que la navigation ?

Le fabuleux saut de la barque, immortalisé par Johann Heinrich Füssli vers 1785, peut aussi symboliser l'effort fait par les Suisses pour se libérer. On se souviendra que Füssli a dû - ironie du sort - s'exiler de Suisse à cause de son penchant pour le rousseauisme et les idées du Siècle des Lumières (en 1785 la Révolution française est proche)...

Le fait que Tell a agi de manière spontanée, non réfléchie, a été mis en rapport avec son lien irrationnel, instinctif avec ses ancêtres et l'en­semble de l'âme humaine. L'individualité de Tell ressort mieux encore si on l'oppose au Serment des Trois Suisses; le premier est à l'expression individuelle ce que les trois derniers sont à l'expression sociale.

Tell a un fils, deux même; ce qui n'est pas le cas du bailli. Tell a donc une descendance, un avenir au-delà de lui-même. L'indissociabilité entre Tell et la Nature et entre Tell et son fils (la confiance inébranlable du fils en son père avant le tir), relèvent d'une forme de participation pro­che de la participation mystique, elle-même liée à la fonction de relation.

En bref, les significations symboliques ratta­chées à Tell et aux différentes composantes et étapes de la légende font mieux ressortir sa richesse et ses potentialités illimitées. Elles per­mettent déjà de deviner et de comprendre la variété des utilisations qui sont faites de ces élé­ments symboliques, même les plus contradic­toires et surprenantes.

Ces significations symboliques priment sur les faits concrets et tangibles du mythe et de la légende. Ce sont elles aussi qui expliquent pour­quoi Tell n'est pas perçu comme un assassin et pourquoi la signification de la légende se situe au-delà du bien et du mal.

Se limiter aux faits les plus matériels de la légende empêcherait de saisir l'essentiel de ses significations symboliques, tout comme l'obstination à vouloir prouver son inexistence ou, à l'opposé, son existence.

Comment, par ailleurs, vouloir ignorer la réa­lité de Tell qui fait partie depuis des siècles du patrimoine historique, culturel et symbolique du pays ? Sans ce profond ancrage culturel et histo­rique, les innombrables et incroyables utilisations et réutilisations de Tell, que nous allons passer en revue, resteraient incompréhensibles. Il est entendu que chaque utilisateur de Tell ne pense pas à toutes ces potentialités et significations à la fois. Mais c'est ce très large éventail qui lui per­met de retenir et d'investir l'aspect qui lui plaît et qui arrange ses intérêts et ses désirs.

Tell est toujours parlant. Il peut intervenir à propos de tout et de n'importe quoi, que cela plaise ou non. Il constitue l'un des plus fabuleux réservoirs de significations que l'on puisse imaginer.

 

Il a été question ci-dessus de l'image de Tell, de ses pouvoirs d'évocation et de symbolisation. Mais de quelle image ou de quel visage s'agit-il au juste ? Tell a-t-il toujours eu le même visage, le même corps, depuis 1505/1507, date de la première représentation imagée connue du héros (il s'agit d'une scène du tir sur la pomme) ? Lorsque nous voyons un certain visage, nous savons tout de suite que c'est de lui qu'il s'agit. D'où nous vient ce visage ? Depuis quand existe-il ?

 

Nous passons rapidement sur l'histoire des représentations iconographiques de Tell depuis l'origine jusqu'à la fin du 19ème siècle[1]. Nous par­tons directement de la fin du 19ème siècle, époque à laquelle son visage s'institutionnalise et se stabi­lise autour de deux figures stéréotypées.

D'où proviennent ces deux figures, ces deux visages ? Comment en est-on arrivé à ceux-là et pas à d'autres ? Qui a choisi et pourquoi ? Il est certain que ces choix, s'il s'agit de choix, ont été fonction des significations symboliques dont il a été question et que le héros est censé repré­senter, davantage que de critères factuels qui rappelleraient, par exemple, un individu typique du 13ème siècle de la région de Burglen.

Avant que Tell ne soit représenté par un ou deux visages stéréotypés, les représentations ima­gées du héros illustraient le plus souvent quel­ques scènes marquantes de la légende. Son seul visage ne faisait pas encore foi et signe de manière indubitable et pour tout le monde.

Tell remplit, aujourd'hui encore, certaines fonctions déjà exercées à l'origine. Il reste le patriote modèle et fait toujours l'objet d'un véri­table culte religieux: le pèlerinage à la chapelle de la Tellsplatte, le vendredi qui suit l'Ascension, a lieu aujourd'hui encore. Mais au cours de l'his­toire on a confié à Tell des tâches toujours nou­velles et ce processus n'a jamais été interrompu, au point que de nos jours on continue à le mêler à des domaines sans cesse nouveaux.

C'est cette omniprésence dans la vie quoti­dienne actuelle que nous voulons montrer en la donnant à voir en images. Il s'agit d'offrir une iconographie de Tell au quotidien, et cela sans censure.

 

 

Le contraste est, en effet, puissant entre un Tell révéré religieusement et un Tell utilisé sans vergogne à des fins publicitaires (faisant de la promotion pour des Jean's ou des cigarettes, par exemple), ou un Tell caricaturé de manière iconoclaste, ou encore un Tell transformé en objet kitsch pour touristes pressés de garnir leur valise de souvenirs stéréotypés.

 

Ces multiples utilisations nous prouveront, très concrètement cette fois, les virtualités inépuisables que renferme cette figure mythique universellement célèbre. Ceux qui voulaient liquider Tell en faisant descendre le débat sur son existence dans le grand public ont provoqué l'effet contraire : on le voit de plus en plus. Tel est pris qui croyait prendre Tell : l'histoire de l'arroseur arrosé.

En ce qui concerne les objets les plus quoti­diens, on montrera aussi bien la réussite esthétique que l'objet le plus banal, qu'il relève ou/non du «bon goût».

Certaines personnes sont choquées par l'au­dace et l'insolence de nombreux dessinateurs. Ce n'est pas le désir de provoquer qui nous incite à reproduire quelques-unes de ces caricatures. Il nous faut apprendre à voir et à lire les images et les dessins plutôt que de réagir instantanément.

 

Oui, la caricature peut choquer : un Tell bouffi avec un jambon à la place de l'arbalète, pour symboliser le problème de l'obésité, par exemple. Mais l'objectif d'un tel dessin, à part celui de faire rire évidemment, ne consiste-t-il pas à nous faire réfléchir, au moyen de l'exagération préci­sément ? Exagération sans laquelle nous réagi­rions plus à des problèmes, parfois graves, et qui nous laissent de plus en plus indifférents. La caricature veut choquer et dans des termes qui précisément ne nous conviennent guère. Sans cela, le choc salutaire souhaité ne se produirait pas. Sa méthode n'est en tout cas pas le long traité de philosophie. Quel privilège pourtant d'être confronté, en un éclair visuel, à des pro­blèmes fondamentaux.

Une caricature qui n'interpelle pas n'est plus une caricature. Une caricature percutante peut faire et comprendre et réagir. Les représentations imagées de Tell vont nous faire découvrir des significations qu'il était impossible de prévoir théoriquement, abstraitement.

Nous profiterons de l'occasion pour nous exercer à la lecture des images. Notre culture qui baigne pourtant dans la civilisation de l'image semble être analphabète en matière de langage de l'image. Nous acceptons de passer des journées avec un livre, mais nous prenons rarement le temps qu'il faut pour comprendre une image. Tell nous fournira-t-il une telle occasion ?

Les représentations imagées de Tell consti­tuent aussi une occasion de mieux comprendre notre société, voire de découvrir certaines réali­tés difficilement accessibles par d'autres voies. Nous retrouvons l'un de nos postulats: Tell et ses représentations imagées constituent des révéla­teurs sociaux privilégiés. L'image n'est pas une réalité en soi, isolée, coupée de son entourage; elle est un moyen de communication, elle est communication. La politique, l'économie et la publicité l'ont vite compris qui, par Tell inter­posé, communiquent une image de marque, un symbole; qui plus est, un symbole visuel, donc d'autant plus parlant, frappant et efficace. Une seule prédiction : la longévité de Tell sera maxi­male.

Ce symbole s'adresse à l'affectivité, même lorsqu'il agit sous la forme atténuée du clin d'oeil complice et souriant de la publicité.Il tou­che et frappe plus qu'il ne fait raisonner, il fait glisser du rationnel au mythique, voire au ma­gique. Attribuer à un produit les qualités de Tell, cela ne relève-t-il pas de la pensée magique ?

Utiliser Tell dans des domaines avec lesquels il n'a, a priori, rien à voir, revient à surprendre, à séduire.

Avec Tell le contact est établi, garanti; le récepteur est déjà captif. Offrir un produit mar­qué du sceau de Tell, c'est proposer un syllo­gisme inachevé: on ne peut conclure qu'en ache­tant, et la dimension ludique fera céder les plus réticents.

Utiliser Tell c'est comme si on citait un pro­verbe ou une maxime: tout le monde connaît. Une grande partie du travail de lancement du produit est déjà fait.

En politique les choses se compliquent. Certes la publicité connaît aussi la concurrence. Mais en politique Tell dit une chose et tout de suite après se contredit. Il est à la fois pour et contre le même objet, le même problème, la même votation, le même parti.

Tell est-il vraiment si répandu que nous le prétendons ? Observons, regardons. Cap sur Tell. Quotidiennement, nous sommes des foules à vivre avec lui :

 

  • à le voir, à l'entendre, à le toucher, à lui parler
  • à le porter, à le chausser, à le manger, à le boire
  • à l'acheter ou à le vendre, à le lire
  • à être guéri par lui
  • à l'envier ou à le détester
  • à le vénérer, à le prier ou à rire de lui
  • à le thésauriser ou à le jeter
  • à voter pour ou contre lui
    • à voyager avec lui, en Suisse ou à l'étranger ; en avion, en train, en bateau, en voiture ou à vélo
    • à le consommer sur place ou à l'emporter, à l'exporter dans le monde entier
    • à aller avec lui au cinéma, au théâtre ou à l'opéra
    • à le sculpter, à le peindre, à le mouler
      • à parler de lui, à l'enregistrer, à le photogra­phier et un peu moins nombreux à préparer un livre sur lui ! … »
Source: U. Windisch, F. Cornu, Tell au quotidien/ Tell im Alltag, Ed M, Zurich, 1988, 248 p.


[1] Sur ce point, on consultera notamment l'ouvrage Quel Tell?, livre collectif de A. Berchtold et al., illustré du dossier iconographique de Lilly Stunzi, Hallwag S.A., Berne et Payot, Lausanne, 1973.

Uli Windisch

3 commentaires

  1. Posté par Pierre-Henri Reymond le

    Les propos de Monsieur Windish sont denses, et dès la première ligne, m’inspirent. Merci à lui. Mais, encore quelques propos sur le mythe, et particulièrement sur deux qui se conjuguent. Celui de Tell, bien sur, et celui de David contre Goliath, mentionné fort à propos par Monsieur Maurer. Ils ont en commun! L’humiliation infligée d’abord. Et ensuite l’action d’un homme courageux, droit et intègre. Qualités dont nous osons espérer qu’elles ne sont pas enfouies dans un mythe poussiéreux.
    Histoires et contes sont convoqués, à raison, par Monsieur Windish. Quel enfant ne s’identifie pas à un héros? Une figure juvénile ou paternelle. Quel enfant de mon âge ne s’est pas rêvé aux commandes d’un Spitfire, d’un Hurricane, ou résistant à l’interrogatoire de la Gestapo? Ou parmi les disciples enthousiastes de Lénine, immortalisés dans une peinture célèbre. Nul n’y coupe. Que les démystificateurs me disent de qui les fonde!
    Mais, j’allais oublier le mythe par excellence. Le mythe, n’en déplaise aux « sages de ce siècle », dont Monsieur le professeur à l’intelligence éclairée par le marxisme (au détriment de Pythagore), le mythe donc, fondateur. Je nomme Jésus. Jésus, un mythe? Je l’accorde à qui veut! Mais ce qui est écrit, le contenu de l’écriture, est-il un mythe? Dans ce cas, pourquoi le contester? Parce que les revendications syndicales y sont mises en lumière? Parce que la prétention à l’égalité exige que l’on ne se contente pas de sa solde? Parce que la femme adultère n’est pas condamnée? Encore que cette histoire, telle que je l’entends, me reste sur l’estomac. Et quoi encore, car il faut rendre à César ce qui est à César? Qu’en pensent les tenants de la fiscalité confiscatoire?
    Toute l’Écriture est un MYTHE! Le veau d’or? Ce n’est pas vous, contempteurs et parangons de justice! Les revendications? Ce n’est personne, bien entendu! Crever la bouche pleine de ce qui est donné? Qui s’y reconnaîtra? Bref, que le mythe concerne des braves ou des fourbes, pas un Professeur marxiste ne s’y reconnaîtra. Il est, comment dire, sorti de la cuisine de Jupiter. Et Coluche me manque. Malgré que j’ai haï sa vulgarité.

  2. Posté par Pierre-Henri Reymond le

    Le mythe, ah… Le mythe. Je vous parie que tout gauchiste connaît celui d’Oedipe. Et, comme tout le monde il faut en condescendre, il y croit dur comme fer. En fait il croit l’acception qu’il en a! Le dogme est connu sur le bout du doigt!
    Seulement voilà. Tous semblent ignorer, ou faire l’impasse sur le fait que le père, étant sodomite, est responsable du suicide d’un jeune homme. Ce n’est pas tout! Quand l’oracle lui annonce que la venue d’un enfant mâle causera sa mort, cet innocent aux mains pleines ne voit pas que ce sera une conséquence de ses propres fautes. Ce jour venu, il confie à un autre le soin de bousiller le mioche. Commencez-vous à piger? Mais le serviteur refile l’enfant à un berger, ou quelque chose comme ça (peu importe). Il en résulte que par la suite Œdipe ne sait pas qu’il tue son père, ni qu’il épouse sa mère. Et si j’ai un reproche à lui faire, c’est de s’être crevé les yeux. Pour ne pas voir! Ils sont nombreux dans son cas. Autrement dit, en ce qui concerne le mythe d’Oedipe, la lecture commune qui en est faite traduit que la faute est reportée sur l’enfant. Ce qui explique la volonté du régime soviétique (je passe sous silence ce à quoi d’autre je pense) d’endoctriner les enfants dès leur plus jeune âge. Et, peut-être, les incessantes réformes pédagogique, sous couvert du BIEN, comme de bien-entendu.

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